Collages

et autres...

Anamnèse d'un Arménien

  

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J’écris depuis longtemps ; coller est venu tard ; peindre, plus tard encore ; et le dessin est entre mes doigts tel un nouveau -né. Il m'a fallu auparavant REconnaître mes origines. Réaliser que je venais d’ailleurs, que mes grands –parents n’étaient pas de France. Que ma famille était éparpillée et diasporique. Que les origines qui faisaient mal, du côté de la mère (du côté de l'amer ?), étaient en oubli d'humanité ; de mon humanité.

Alors, j’ai commencé à reconstituer le puzzle et à découper des images. Je les assemblais, et ce faisant, des tantes, des oncles, des cousins, des grands –parents… se rencontraient enfin. Je réunissais ainsi cette famille, éparpillée en France, en Turquie, en Italie, en Suisse, aux USA, en Australie… Et me racontais des histoires : autant de morceaux de vie. Du passé de ma vie. 

Dans ces collages, la mort est souvent présente. J'y mets aussi parfois de l’humour. Parfois. L’un, sans doute, me permet d’envisager l’autre, et d’y faire la nique.

Un auteur arménien, pour expliquer nos origines communes, a parlé de «charnier natal». Au fur et à mesure que j’ai creusé ce charnier, j’y ai trouvé des réponses et autant de questions, que je continue de découper, coller, que je plaque sur une surface plane et simple, loin de moi. Je les colle pour les éloigner. Ce n'est pas forcément que je comprends mieux, mais j'en sais un peu plus. Je sais certaines choses et je peux expliquer certains faits. Mais pour autant, je ne comprends pas encore. Peut -être que je ne veux pas comprendre. Un génocide, comment comprendre ça ?

Parfois, le titre et les images en tête, je pars résolu, empli de certitudes, mais je n'arrive nulle part. D’autres fois, je musarde, sans réfléchir, un peu comme ceux qui pratiquent l'« écriture automatique ». Et c’est après seulement que je vois où, dès le début sans doute, mon inconscient voulait amener ma main.   

Je peins ce qui me passe en tête. Je ne fais pas de décoratif. Enfin, pas forcément ; ça, c'est de surcroît. Et puis, c'est une affaire d'opinion. Je veux peindre ce monde tel qu'il m'apparaît souvent. Pas de place, ni plus assez de temps, pour les fleurs jaunes et les petits oiseaux. Je veux que ça bouge, que ça chamboule. Que ça attire ou que ça révulse, pourvu que ça meure et que ça vive. C'est ça que je peins. Pas autre chose. 

Mais, pour coller et créer, quel qu'en soit le résultat, il me faut être soutenu. Ça, c'est le domaine de Pascal. Un soutien sans failles, et critique. Pascal qui m’a poussé au cul, qui m’a encouragé, qui m’a engueulé, qui m’a écouté, qui m’a bougé, qui m’a complimenté… Sans failles, je vous dis. Et lui, de son côté, fait son chemin et trace son sillon.

Merci Pascal (http://pascaltual.onlc.fr/).

Puis vint Marianne (http://www.mariannemercier.com/). Vers mes collages elle leva sa main, pleine de grâce, pointa le doigt, plein de colle et de tissus, et dit : « Là, là, et là ». Puis elle dit : « Peins ! ». Je répondis : « Nan ! ». « Bordel de merde, tu vas peindre ! », intima –t –elle, toujours gracieuse. Et je peignis. Elle est, depuis, lorsqu'elle ne voyage pas (et jusqu'en Sibérie elle va !), d'une aide et d'un avis précieux.

Soutenu par Pascal, poussé par Marianne (ou l’inverse), je me suis mis à oser travailler la couleur au pinceau, au couteau, avec mes doigts, avec un chiffon... À coller, à arracher, à poncer, à céruser, à javelliser, à cirer... et à dessiner aussi, plus récemment. Autant de techniques mixtes. Sur toiles, bois, sur des corps de poupée, sur les panneaux d'un portail ramené de Roumanie... Avec des chiffons, des clous, du carton, du papier... 

C'est avec désir et plaisir, appréhension et angoisse, que j'expose et m'expose...

 

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 Ma stèle, collage numérique, décembre 2008.

 

Longtemps, j’ai reculé devant l’épreuve de ce chapitre. […] Par quel fil dévider l’écheveau, la boule de malheur au milieu de la gorge, l’écho des murmures racontant la même histoire clouée au fond de la mémoire, les mêmes images à jamais arrêtées au bord du cri ? Le deuil, le deuil pour tout enfantement, comme une berceuse funèbre sans cesse redite.

C’est Gérard Chaliand qui a écrit ces lignes, dans un beau livre sur la mémoire, sur sa mémoire d’Arménien.

Et il intitule le chapitre qu’il consacre au génocide « Le charnier natal ».

Il est treize heures.

Je rentre déjeuner, la tête au –delà de la route. Le bruit de fond de la radio entre les deux oreilles, j’entends sans vraiment écouter ; cependant, dans la masse d’informations livrées, je capte soudain certains des mots prononcés par le journaliste.

Et comme par réflexe, avant même d’avoir compris ce que cela signifiait vraiment, je pleure. Pas à chaudes larmes, mais quand même. C’est instantané, je ne peux rien y faire.

Désemparé. Complètement désemparé par ma réaction.

Désemparé et en colère.

Ce sont des larmes de rage.

Petit à petit, je prends la mesure de ce que cela représente pour moi.

L’Assemblée Nationale a refusé de voter la pénalisation de la négation du génocide arménien. Le sujet n’a même pas été soumis à débat.

Ainsi donc, ce pays que j’aime, et dont je suis, continue à permettre que l’on dise des abominations sur nous, les Arméniens.

Oui. J’ai bien dit « nous ».

J’en veux à la France des députés. S’ils n’empêchent pas la négation, n’est –ce pas comme s’ils niaient eux –mêmes ? Eux qui ont pourtant, précédemment, reconnu notre génocide ?

J’ai bien dit « notre ».

 

Des larmes de rage.

 

Je ne pense à rien d’autre. Je ne peux plus penser. Je ne peux plus que ressentir. L’affront. La peine.

Voilà.

Oubliées, mes attaques contre ces politiques qui veulent dire l’histoire et se mettent à faire des lois pour nous dire quoi enseigner, à nous autres, professeurs d’histoire ! Parties dans la fumée des bûchers arméniens, mes belles convictions d’historien contre les lois mémorielles ! J’en veux une, de loi mémorielle ! Une loi qui proclame, haut et fort et partout, non seulement qu’il y eut un génocide des Arméniens, mais aussi qu’en France, on ne peut le nier.

On ne peut le nier !

On ne peut le nier !

Le dégoût. Surtout le dégoût.

 

Brousse, empire ottoman, 1890. La famille Ohanian, une famille de sériciculteur (les petites taches blanches sont des vers à soie). La deuxième en partant de la droite est la mère de mon grand -père, Anna Ohanian. L'homme au fez (dans le fond) est le père d'Anna, Djouzi Ohanian (mon arrière arrière grand -père).

 

Il va donc bien me falloir ici  en dire deux mots, du «  charnier natal ».

Car c’est bien de cela dont il s’agit, de naître au travers la mort. De naître (de n’être ? d’être quoi au juste ?) malgré la mort.

Il va falloir que j’y arrive, que j’avance.

 

Les miens, pour la plupart, sont encore à Istanbul lorsque survient le « charnier natal ».

Ma grand –mère y est encore. Un de ses oncles, une de ses tantes, ont pu quitter la Turquie. Mais pas elle, pas encore.

Elle n’a que sept ans. L’âge de raison, dit –on. Que comprend –elle alors ? Qu’en garde –t –elle lorsqu’elle m’en parle ?

Dans l’écrit que je livre, sa parole sur ce sujet, trop brève, ne cesse de me questionner. Voici ce qu’elle en dit.

 

Je ne me souviens pas vraiment des événements qui ont eu lieu durant le génocide. Nous, à Stamboul, n’avons pas tellement souffert car il y avait beaucoup d’étrangers. Les Turcs ne voulaient pas choquer les ambassades… Je me rappelle la rafle des intellectuels arméniens, le 24 avril 1915. Ils ont été exécutés. Je ne sais pas si parmi eux, il y avait des membres de ma propre famille…

Je ne comprenais pas que les Turcs n’en veuillent qu’aux Arméniens. Je pensais que les Juifs nous aideraient. Mais les Juifs aussi étaient contre nous, et ils disaient :

-         Ce sont de braves gens, mais ils sont Arméniens…

 

Cette réflexion –là  m’intrigue. Comment, Mémé aurait gardé de la rancune envers les Juifs ? Et les Juifs n’auraient pas aidé les Arméniens en 1915 ?

La réponse m’a été donnée par Georges Bensoussan qui mentionne, dans son éditorial d’un numéro de la Revue d’histoire de la Shoah : « une haine réciproque entre Arméniens et Juifs, deux minorités nationales et religieuses qui vivent des conditions d’égale dhimmitude[1]. […] Au moment du génocide, comme d’autres groupes minoritaires, les Juifs sont terrorisés ».

La terreur, ça je peux comprendre. Il n’empêche, ce que Joséphine, ma grand -mère, ne dit pas, ce qu’elle n’a probablement pas su,  c’est que malgré cette réflexion,

-         Ce sont de braves gens, mais…

 

et ce mais me glace et m’emplit d’effroi lorsque je pense à ce qui suivra, à ce qui les décimera, tous ces braves gens dont je participe à la survie, dont je suis une part,

 

malgré leur terreur, certains Juifs et Juives participèrent, non seulement à la dénonciation du génocide, mais encore à des sauvetages d’Arméniens. Si parfois ils en gardèrent le silence, c’est pour se prémunir d’éventuelles représailles, « pour qu’ils ne fassent pas à mon peuple ce qu’ils ont fait aux Arméniens[2] ».

 

 

Constantinople, empire ottoman, vers 1905. La famille Djismedjian : Andon et Katina, les parents (les grands -parents de ma grand -mère) ; leurs filles, de gauche à droite, Annick, Marie et Aghavni (la mère de ma grand -mère).

 

 

Je ne peux en dire beaucoup sur le génocide. Je ne veux en dire beaucoup. Sinon que je suis là, et que ma grand –mère, bien que morte désormais, y est aussi. Sinon que, si j’écris aujourd’hui, c’est aussi pour ça, c’est aussi contre ça.

 

Que m’en reste –t –il, à la fin, du génocide, dans ma vie quotidienne ?

Rien ?

Rien.

C’est ce que je réponds d’abord, très vite. Mais c’est bien vite répondu, avec la volonté de se débarrasser d’une question embarrassante. C’est trop vite répondu.

 

Mon amour des chiens.

Tellement je les aime que j’en ai honte. Oui, la honte.

Quand je dis que j’aime les chiens, c’est tous les chiens, et même les méchants, ceux qui aboient et ceux qui mordent : les teigneux ne me font pas peur.

Et si je parle de honte, c’est parce que je l’ai ressentie lors d’un passage en Roumanie, en août 2005, où les chiens sont les maîtres des rues, vivants ou morts. Ils marchent, courent, attaquent les voitures parfois, naissent et crèvent par centaines dans les rues, et leurs carcasses n’en finissent pas de pourrir dans les impasses ou sur les grands boulevards, au pied des immeubles ou dans les campagnes. La honte de ne voir que les chiots et les chiens qui ont faim, quand tant d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent en silence près de moi.

Et puis ce rêve, avec des chiens, écrasés, empalés, en sang. Toujours des chiens.

Un sentiment malsain, vraiment, que je considère comme tel, et qui me perturbe.

Jusqu’à ce que je comprenne. Ce fut limpide, et ça l’est resté.

Le souvenir d’une « île aux chiens », surnommée aussi "île inutile", lorsque, en 1915, le gouvernement turc avait décidé de se débarrasser des chiens errants d’Istanbul, et les avait ramassés avant de les parquer sur une île, au large d’Istanbul, où ils s’étaient déchirés et avaient mis de longues semaines à mourir. C’était juste avant  qu’il ne se débarrasse des Arméniens.

Les chiens, comme préludes au génocide. Voilà le lien qu’inconsciemment j’établissais.

Le génocide.

Que je n’ai pas vécu, sinon grâce à ma « mémoire inconsciente », et dont je me souviens au travers d’angoisses.

 

Qui me scient les jambes, qui invalident ma pensée, qui me clouent dans l’espace aussi sûrement  que si des pointes en fer étaient vissées dans mes membres, qui gomment toute mon existence.

Cette peur, incontrôlée, irrationnelle, que tout va disparaître, que rien n’est sûr, que tout n’est que décor de carton pâte, que tout s’écroulera aussi sûrement que cela s’est déjà fait.

Ce savoir irraisonné qu’ils viendront pour tout prendre.

Qu’ils empaleront mon chien.

Ces tremblements, ces certitudes de la fin, ces envies de crier, ces frissons, ces révoltes, ces ulcérations et ces sentiments d’injustice.

Cette phobie de l’abandon…

Et ce désir de reconnaissance, là où justement, il n’y a pas de reconnaissance. Ce désir de reconnaissance, si fort, si prégnant, si vainqueur, qui jamais n’est atténué, et surtout pas lorsque arrivent à mes yeux certaines allégations…

bla bla bla la date du 24 avril 1915 est la date à laquelle l’Etat ottoman a mis en application des arrestations dans le cadre des mesures prises à l’encontre de la terreur arménienne bla bla bla bla avec ces arrestations, on a pu empêcher un des plus grands massacres de l’histoire, visant les Turcs bla bla bla bla bla les scientifiques étudiant l’histoire à la lumière des normes et des principes de la science et ne visant pas des intérêts particuliers, considèrent les allégations relatives au génocide, comme divagations d’un groupe désireux de transformer ces allégations en profits financiers et politiques bla bla bla bla bla bla la justice et la tolérance pour faire vivre différentes cultures font partie de la tradition gouvernementale turque et cette tradition exclut le génocide et les massacres bla bla bla bla bla bla bla lors de la Première Guerre mondiale, la plupart des Arméniens bla bla bla massacré des civils, des femmes, des enfants et des personnes âgées et transformé l’Anatolie en lieux de ruine en sacrifiant la vie des milliers de musulmans bla bla bla bla bla bla bla…[3]

Et lorsque les hommes osent écrire ce qu’ils écrivent, après avoir fait ce qu’ils ont fait, et que je lis stupéfait, comment puis –je ne rien redouter , comment puis –je avoir confiance ? Tant que je lirai des textes comme ceux –là, tant qu’ils paraîtront, tant qu’on les laissera paraître, où que ce soit, mes angoisses seront.

 

Même s’il semble que, dans ma famille d’alors, peu furent, dans leur corps du moins, touchés par les atrocités.

Pas ma grand –mère, pas mon grand –père, pas leurs parents. Mais les autres, leurs oncles, leurs tantes, leurs cousins… ?

 

 

 

Constantinople, empire ottoman, vers 1910. Au centre, Takouhi Aksarkissian, soeur de Katina ; Takouhi était donc la grande -tante de ma grand -mère. A gauche, Joseph, fils de Katina et d'Andon ; il était donc l'oncle de ma grand -mère ; il a émigré aux Etats -Unis où il s'est installé dans l'Etat de New York. A droite, la soeur aînée de ma grand -mère, Victoria ; elle a aussi émigré aux Etats -Unis en 1921.

 

 

Et justement ce souvenir d’un cousin, Yerwant, quelquefois côtoyé, lointainement apparenté, qui avait écrit, qui avait conté.

Comment il a été déporté, et comment il a vu sa mère et ses frères mourir. Sa mère, qui marchait les bras tendus devant elle, aveuglée par les privations et les coups. Son jeune frère, qu’il a laissé pour mort et enterré, à mains nues, sous un tas de fumier, et qui, sous l’effet de la chaleur due à la décomposition des matières organiques, s’est remis debout et a échappé à la mort. Et Yerwant devenu loque, survivant, en bout de chemin, arrivé dans le désert de Syrie, vendu comme esclave à un Européen… Et Yerwant s’échappe, pour pouvoir, plus tard, raconter…

 

Le désert de Syrie, est –ce un désert de pierre, comme je le pense ?

Pas de sable, dans ma représentation de la déportation, mais de la pierre, du désert empierré. Une pierre qui m’émeut. La pierre cassée, aux arrêtes qui tranchent, pas la pierre ronde, polie par l’érosion. La pierre qui fait mal, sur laquelle les pieds viennent s’ensanglanter, les chevilles se briser.

La pierre, et les ossements qu’elle dissimule.

Blanchis, usés par le temps qui ne laisse voir ni homme, ni femme, ni vieillard, ni enfant, ni riche, ni pauvre.  Les os, cassés, broyés, par la haine des hommes. Les os qui doucement remontent à la surface et qu’on retrouve, épars, en labourant la terre. Là, ç’aurait pu être ma grand –mère. Et là, mon père. Et là, ma sœur. Tous empêtrés les uns dedans les autres.

C’est ce désert –là que j’ai en tête. Ce n’est pas un désert pour touristes, c’est le désert de Syrie ! C’est Deir es zor.

Mon « charnier natal ».

Là où les convois de déportés arméniens ont atteint le bout de leur court bout de vie. Là où leurs voisins turcs les ont abandonnés à la faim et aux charognards, aux épidémies et à la douleur, aux flammes aussi. Là où  un point final a été mis à une entreprise génocidaire sans pour autant parvenir à faire taire les pierres. Aujourd’hui, ce sont elles qui crient la vérité. Qui n’en peuvent plus d’avoir vu ce qu’elles ont vu, d’avoir entendu ce qu’elles ont entendu. Qui ne supportent plus la proximité de ces âmes oubliées, de ces os calcinés puis blanchis qui n’en finissent plus de s’effriter loin de la mémoire des peuples.

C’est de ce désert –là dont j’ai peur. C’est lui qui hante mes rêves. Il est dans mon esprit, et j’y entends des milliers de cris d’effroi.

Mais ce n’est pas encore assez.

Encore une fois, je veux relire ce passage, triste, et vrai :

Troupeau sans force ni protection de femmes, d’enfants et de vieillards, milliers et milliers de femmes que l’on peut choisir ; jeunes filles à peine pubères, matrones encore belles : sexes féminins toujours interdits. Violer enfin les femelles de l’autre communauté qu’on ne touche ni n’épouse jamais. Arracher, séparer dans les cris, débonder les frustrations immémoriales jusqu’à trancher les gorges, couper les seins, empaler au couteau. Sujets soumis, devenir souverains d’un massacre.

Longs convois claudiquant vers le sud, désert où ne vit que le vent ; monceaux de cadavres jalonnant les chemins et la nuit, l’odeur de la gangrène court parmi des centaines de milliers de gisants. Caravanes de déments où les mères tuent leurs propres enfants. Yeux crevés, lèvres découpées au rasoir, femmes enceintes éventrées pour rire. On a ferré des vieillards comme des ânes et ils se traînent à quatre pattes avant de recevoir un sabre dans l’anus. D’autres, la langue tranchée, écument, bouche ouverte, une atroce douleur muette. Les nains et les idiots du village accourent pour la curée.

Allez, mes lions, gendarmes, paysans, volontaires, tous les carnages sont permis. Convois sans retour, sans autre destination que de se dissoudre comme le sang dans le sable.[4]

Tous de là nous venons. Tous, nous y retournerons.

 

 

 

Lieu et date inconnus. Minas Basmadjian, le père de ma grand -mère. Il est mort en 1925 à Tampico, sur le golfe du Mexique, en essayant d'émigrer aux Etats -Unis.

 

 

 Juliette, une cousine de mon grand –père, du père de ma mère. Dont le grand –oncle était curé, le père Tcherkezian, mort en déportation. Mais elle n’en sait pas plus.

Objets de soins particuliers, les prêtres. Leur arracher la barbe, en public, y mettre le feu. Les humilier : on leur fait traverser le bourg à quatre pattes, chevauchés par des brutes qui leur piquent les flancs à coups de poignards. Leur proposer la conversion. Devant leur refus, couper les mains et les pieds, avant la mise à mort. Après, on joue au ballon avec les têtes tranchées.

[…] Et ce prêtre insoumis qu’on punit, après l’avoir longtemps tourmenté, dont on arrache les yeux avant de verser quelques gouttes de pétrole dans les orbites et d’y mettre le feu.[5]

Je questionne un lointain cousin (ma famille élargie regorge de lointains cousins) dont je connais le savoir plein de ressources. En a –t –il entendu parler ?

Dans sa réponse, encore une fois, cette histoire de ballon :

Pour en revenir à l’évêque Tcherkezian, je me souviens que ma grand –mère Marie parlait d’un Tcherkezian qui était prêtre à Bursa. Ce prêtre était un neveu de sa belle –sœur, c’est –à –dire, la femme de son frère aîné. Ce prêtre aurait été martyrisé à l’occasion du génocide, ses bourreaux ayant même joué au ballon avec sa tête ! Cette grand –tante a son fils âgé de quatre –vingt –dix ans, et des petits –neveux ou petites-nièces qui habitent la région parisienne. Je peux essayer d’explorer de ce côté, mais le cousin étant très âgé sa mémoire commence à faire défaut, quant aux jeunes ils n’ont peut –être pas entendu parler de cet événement.

La mémoire, si importante, qu’on oublie. Et c’est de mémoire dont je veux parler, non ?

 

A quoi bon chercher ? Avoir des ancêtres morts de génocide, est –ce un titre de gloire ? Le porterai –je à ma boutonnière comme on arbore, avec suffisance et distinction, une décoration ? Aurai –je pour autant plus le droit que d’autres de me prétendre Arménien ?

 

Je n’ai qu’une seule certitude sur le génocide : il fut.

Je ne peux plus rien en dire.

Et je n’en peux plus, d’en dire.

 

Voilà. Ce n’est pas le premier ou le dernier, ou le deuxième, ou le centième critère de ce qu’est être arménien. Ça les englobe tous. Au –dessus de tout, au –delà de tout, dominent, écrasent, perdurent les traumatismes. La source des traumatismes qui touchent chaque Arménien, qu’il le veuille ou non, peu importe son lieu de naissance, puisque les Arméniens sont une diaspora, que son nom ait gardé une consonance arménienne ou pas, quelle que soit sa religion ou sa non –religion.

Le sang versé, source de vie.

Le « charnier natal ».

 

 

 

New York (Etats -Unis), vers 1940. Alexandre Basmadjian, frère aîné de ma grand -mère. Elle le vit pour la dernière fois en 1921, date à laquelle il embarqua pour l'Amérique. Il est mort en 1944, sans que ma grand -mère, qui vivait en France, ne l'ait revu. Il était un des GI's débarqués en Normandie. Il fut tué près de Bayeux.

 

 

Pensez à ce que cela signifie d’être arménien.

C’est une injonction lancée par Sarkis, un Arménien du « vieux pays », c’est –à –dire d’Arménie, à l’un des protagonistes d’Embarquement pour l’Ararat, sous –titré A la recherche de l’identité arménienne. Ce livre, je l’ai emprunté à Lulu, la fille de Nekdar, l’une des 404 orphelines de ma grand –mère.

Je suppose que ce n’est pas anodin si j’ai saisi dans sa bibliothèque un livre sous –titré A la recherche de l’identité arménienne

Je n’en suis qu’au début du livre, mais déjà, divers personnages apportent leurs réponses,

Etre arménien c’est avoir sur son âme cet intolérable poids de tristesse,

et aussi,

Ce n’est pas si étrange d’être arménien,

ou bien,

Dans le fait d’être arménien, il semblait y avoir quelque chose de vaguement dangereux ou comme d’une qualité inférieure,

et encore,

Ça ne peut pas être ça l’Arménie, ce n’est pas possible. Des larmes. Des histoires d’époques maudites,

Est –ce si difficile que ça, de savoir en quoi je suis arménien, que je doive trouver mes réponses dans les réponses des autres et dans les livres dont les bibliothèques des Arméniens regorgent ?

Ces livres, qui sont notre ultime recours, parce que ceux qui racontaient sont morts.

Oui, pour moi, ça a commencé comme ça, être arménien : lire des livres, pour savoir.

 

Dans cette maison de Lulu, dans cette maison où a vécu Nekdar, Tata Nekdar, j’ai aussi mes racines. Sauf que Lulu n’est pas ma cousine, ni sa mère ma tante. Nous ne sommes pas de la même famille. Nous n’avons pas le même sang, si ce n’est le sang de notre peuple, massacré par les Turcs. Nekdar a été élevée avec ma grand –mère, dans des orphelinats, exilées par leurs parents pour échapper aux risques de massacres. J’ai toujours connu Nekdar, que j’appelais Tata, et j’ai toujours connu Lulu.

Pour moi, être arménien, c’est avoir une cousine et une Tata qui ne sont pas du même sang. C’est se reconstruire une famille lorsque la première, la biologique, a disparu. C’est ce qu’ont fait les rescapés, éparpillés en diaspora, et c’est ce qu’ils ont transmis aux générations suivantes. C’est ce qui fait que ma grand –mère et Nekdar, et les autres orphelines qui n’étaient pas toutes orphelines, étaient comme des sœurs. C’est ce qui fait que toute une communauté, dans une banlieue parisienne, les appelait, toutes ces vieilles qui ont disparu aujourd’hui, les Tatas

C’est à Paris, à Arnouville –lès –Gonesse, auprès de Tata Nekdar, que j’ai appris mes premières notions d’arménien. C’est à Paris, auprès de Lulu et de ses cousines, que j’ai appris ce que les Turcs avaient fait aux Arméniens. C’est à Paris, avec Lulu, que j’ai manifesté pour la première fois, pour réclamer la libération de membres de l’ASALA (l’Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie).

Ce n’est pas auprès de ma grand –mère que j’ai appris à être arménien. Même si son accent venait de l’autre côté de la Méditerranée, même si son nom était étranger, même si elle parlait de ses frères et sœurs si loin d’elle, même si elle recevait des lettres d’un autre pays, ce n’est pas elle qui m’a appris d’où je venais, et ce que c’était, que de venir d’où je venais. Elle n’a pu l’entreprendre que très tard, et encore, de façon très lacunaire. Elle a seulement lancé quelques jalons. Son histoire qui dormait, enfouie, son histoire qui m’attendait, sans doute, m’attendait ailleurs.

Ç’est comme ça, je suis arménien, j’ai mes racines ailleurs.

 

 

 

Turin (Italie), 1929. Joséphine Basmadjian, ma grand -mère. Elle a alors 21 ans et depuis 1922 elle vit en orphelinat en Italie, élevée par des bonnes soeurs avec 404 autres jeunes filles arméniennes. Elle ne revoit pas son père, Minas ; mais elle revoit sa mère, Aghavni, en 1947.

 

 

C’est aussi lire un livre de cuisine et en pleurer. Incompréhensiblement.

Pourtant, a priori, rien de triste dans une recette. J’ai beau relire pour trouver le malheur caché entre les lignes, je ne trouve que l’annonce de plaisirs subtils. Par exemple, le tchöreg de Pâques.

1 kg de farine, 250 g de sucre semoule, 50 cl de lait, 100 g de beurre, 1 paquet et demi de levure de boulanger, sésame, 6 œufs, maleb pilé.

Rien de triste dans cette énumération d’ingrédients, tout au plus un peu d’exotisme. Et puis, je l’aime même pas, ce tchöreg… Alors, qu’est –ce qui fait que je pleure ? Lire des recettes de cuisine et pleurer, c’est comme ça, être arménien ?

Mais quand je lis d’autres livres, qu’ils soient romans, ou essais, ou même bandes dessinées, ou n’importe quoi qui se rapporte aux Arméniens, je pleure tout autant.

Quand je vois un film qui parle des Arméniens, je pleure aussi.

Et si je vois la photo du mont Ararat, je pleure.

Quand j’écris, quand j’essaie d’écrire un livre qui parle d’une partie de l’histoire de ma famille, je pleure.

En fait, être arménien, ça me fait pleurer.

 

Tous ces plats que je fais, tant bien que mal, et qui parfois, quand ils sont réussis, font le délice des invités qui me demandent alors de leur envoyer la recette. Mais jamais je ne l’envoie. Les plats arméniens, ils sont à moi, pas à eux. Pas question de partager, ni la peine, ni le reste.

Et d’ailleurs, sont –ils véritablement arméniens, ces plats, puisqu’on les trouve aussi dans des livres de cuisine turque ?

C’est comme le café que je fais, ainsi que ma grand –mère me l'a enseigné. Je prends un récipient assez haut et évasé dans sa partie supérieure, affublé d’un long manche ; on l’appelle cesve (prononcer djésvè). J’y mets autant d’eau que la tasse peut en contenir, et le café, moulu très fin à l’orientale, acheté de préférence chez une vieille Arménienne, et un sucre, ou plus, ou moins, selon le goût. Je fais bouillir trois fois, mais à chaque fois, je verse un peu du breuvage dans la tasse. J’attends que le marc se dépose, et je bois, en disant

Şukur Allah bu kerte !   (Merci, mon Dieu, pour cet instant !)

Je le qualifie toujours de turc, quand d’autres Arméniens le qualifient d’arménien.

Mais il y a quelques temps de ça, je suis allé déjeuner chez la fille d’une des orphelines, et à la fin du repas, elle nous a proposé du café, en disant

Je fais du café grec, bien sûr…

Grec, bien sûr, donc, pour elle. Turc pour moi, comme ma grand –mère le qualifiait de turc. Arménien pour d’autres, oui, arménien, le poing qui martèle contre la table, et non pas turc

C’est ça aussi, être arménien. Je mange des plats turcs et je bois du café turc.

 

 

 

Istanbul (Turquie), avant 1950. A droite, Mathilde Basmadjian, soeur de ma grand -mère ; Mathilde était avec ma grand -mère en orphelinat en Italie, mais a pu retourner en Turquie ; pas ma grand -mère. A gauche, Rozet Basmadjian, la soeur cadette de ma grand -mère, née en 1923  et vivant aujourd'hui à Sariyer, dans la banlieue d'Istanbul ; ma grand -mère n'a connu Rozet que dans les années 1950. Rozet, quant à elle, n'a jamais connu son père ; elle est née après son départ vers les Etats -Unis.

 

 

Paradoxe étrange, en tous cas pour moi, j’ai des notions de turc alors que je ne sais rien, ou si peu, de l’arménien…

Je sais lire l’arménien, j’ai appris l’alphabet, mais je ne comprends pas ce que je lis. C’est très frustrant. Ma grand –mère ne m’a jamais aidé dans mon entreprise d’apprentissage ; elle disait que je le parlais comme un paysan… tout en concédant que je l’écrivais très bien.

C’est réaliser avec surprise, lorsque par hasard j’entends parler turc, à quel point les sonorités de cette langue me sont familières et me plaisent. Et même, que ne plus l’entendre me peine…

C’est connaître l’histoire turque. L’histoire de l’Empire ottoman, de son apogée et de sa fin, l’histoire de la Turquie, voire l’histoire de l’Empire byzantin. C’est savoir que le vrai nom d’Atatürk est Mustafa Kemal. C’est savoir qu’il a expulsé les Arméniens.

C’est aller en voyage en Turquie et bien s’y sentir. S’y sentir chez soi.

C’est insulter les Turcs, pour ce qu’ils ont fait. Pour ce qu’ils continuent à faire. Non pour ce qu’ils sont.

C’est se demander s’il est bon pour l’Union européenne que la Turquie y adhère. Et se dire que non, décidément, on ne peut pas faire ça, économiquement, en matière de droits de l’homme, la Turquie n’est pas prête.

De la merde, des arguments de merde.

Ce qui coince, ce qui insidieusement m’empêche, ce qui me retourne la peau, ce qui m’enfonce des clous dans la tête, ce qui m’applique des fers sur la plante de mes pieds, ce ne sont pas les droits des Kurdes non –respectés, la géographie à laquelle on fait dire ce qu’on veut, ou le supposé mal –développement de l’Anatolie –Qu’ils crèvent, les Kurdes ! J’emmerde la géographie, et je chie sur l’Anatolie ! – mais tout simplement la négation de la mort, de l’assassinat, de la tentative d’anéantissement, en un mot la négation du génocide de MON peuple.

C’est être Arménien, que d’être indissolublement lié aux Turcs, pour le meilleur et pour le pire. Apparemment, surtout le pire…

C’est pour ça. Lorsque je vais en Turquie, je me sens si bien. Et je me sens si mal.

 

Et en définitive, si, pour moi, ça ne devait être que ça, ça serait de transmettre un bout du fragment de cette histoire arménienne, à laquelle la vie de ma famille participe.

A qui ? Ça, c’est un autre problème.

Peut –être qu’être Arménien, c’est aussi transmettre.

Puis –je alors considérer que j’ai fait ma part de travail et payé ma dette (ma dette de sang ?) à mes origines, en essayant de laisser une trace qui comblera un bout du néant ?

Puis –je alors considérer que j’ai retrouvé mon arménité, que je l’ai re –connue, que j’ai achevé de « fixer sur le papier l’incandescence de la mémoire », que j’ai réussi à « juguler, tenir à distance, exorciser la terreur "endurée" »[6] ?

Puis –je considérer que je suis un Arménien, un Arménien de mémoire (seulement de mémoire ?), et pas un Arménien au rabais ?

 

Arnouville -lès -Gonesse (Val d'Oise, banlieue nord de Paris), 1934. Ma grand -mère Joséphine, arménienne originaire d'Istanbul, épousait Armand Adjémian, originaire de Brousse. En 1922, lors de la prise de Smyrne par les Turcs, mon grand -père Armand avait réussi à s'échapper en plongeant dans la Méditerranée, parmi les cadavres d'Arméniens, et en nageant vers les navires français et italiens qui croisaient au large de la côte.

 

 

 

Finalement, ce doit être ça, être arménien : transmettre. Quand tant d’autres ne l’ont pas pu, ou pas voulu, et en sont morts.

Transmettre pour être en paix.

Et me convaincre que désormais, je suis en paix.

Et vivre, et sourire.

 

 

Istanbul (Turquie), juillet 1988. Dernière rencontre au sommet entre, à gauche, ma grand -mère Joséphine (1908 - 1998) et ses trois soeurs : de gauche à droite, Lucie (1914 - 1990), Mathilde (1911 - 1995), Rozet (1923 - 2013).


[1] Juifs et chrétiens, dans l’empire ottoman, sont des dhimmi  (d’où l’expression dhimmitude) : contre paiement d’un impôt, ils bénéficient en principe de la protection du sultan.

[2] Revue d’histoire de la Shoah n° 177 – 178, Ailleurs, hier, autrement : connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens, p 19, p 159.

[3] Assertions arméniennes et vérités, site Internet du Ministère de la culture de la République turque, mai 2004.

[4] Gérard Chaliand.

[5] idem.

[6] Jeannine Altounian.